Cap-Haïtien plonge dans le noir depuis des années : scandale, abandon ou opportunité ?
Privée d’électricité publique depuis des années, la deuxième ville d’Haïti s’adapte avec des solutions privées, révélant un marché énergétique inexploité.
Depuis près d'une décennie, le courant électrique ne passe plus au Cap-Haïtien. L'EDH a abandonné la deuxième ville du pays. Les Capois survivent avec des groupes électrogènes, des panneaux solaires de fortune et des bougies . Mais dans ce désastre, une opportunité colossale attend. Et c'est le secteur privé qui commence à la saisir, pendant que l'État regarde ailleurs.
À Cap-Haïtien, l’électricité publique n’est plus un service continu. Elle apparaît, disparaît, puis s’efface pendant des semaines, parfois des mois. Maintenant des années. Dans plusieurs quartiers, la nuit commence bien avant le coucher du soleil.
Marie-Carmel, 25 ans, jeune professionnelle, vit à Madeline, dans la section communale de Petite-Anse. Elle se souvient avec précision de la dernière fois que le courant a traversé son quartier. C’était en 2016. Une heure, peut-être deux ou juste le temps d’une surprise. Puis, plus rien.
Elle a attendu. Pendant des semaines. Puis des mois. Puis des années.
Elle ne demande pas grand-chose. Juste la lumière.
Une promesse non tenue
Cap-Haïtien, deuxième ville d’Haïti, pôle historique, porte du Grand Nord, vit dans le noir depuis plus de dix ans. Et ce n’est pas faute de promesses.
En 2017, le président Jovenel Moïse promet l’électricité 24 heures sur 24 sur l’ensemble du territoire. L’annonce est forte, presque révolutionnaire dans un pays où l’accès à l’énergie est historiquement limité. Elle s’accompagne d’une vision : moderniser le réseau, augmenter la production et interconnecter les régions.
Le projet s’articule autour de trois axes. Premièrement, réhabiliter les centrales existantes à commencer par Péligre, le plus grand réseau hydroélectrique du pays, dont les turbines produisaient alors entre 10 et 20 mégawatts, très en dessous de leur capacité réelle. Deuxièmement, construire un réseau national interconnectant Port-au-Prince aux 16 grandes villes du pays dont Cap-Haïtien, Fort-Liberté, Gonaïves, Les Cayes. Troisièmement, développer des mini-réseaux solaires dans les zones non desservies, avec des compteurs prépayés.
Pour financer tout cela, Moïse signe avec Taïwan un prêt de 150 millions de dollars via l’EXIM Bank le Projet de Renforcement des Réseaux d’Énergie Électrique en Haïti. Il fait réhabiliter les trois turbines de Péligre avec le soutien de l’Allemagne, de la BID et de l’OPEC Fund. En décembre 2020, il réceptionne en grande pompe deux turbines de General Electric pour renforcer la centrale de Carrefour.
Les techniciens, eux, restaient sceptiques. Le Nouvelliste l’avait écrit noir sur blanc dès 2017 : dans le secteur de l’énergie, tout le monde savait que la promesse de 24 mois était irréalisable sans des milliards et du temps. Les 24 mois passent. Puis 30. Puis 36. Moïse cesse de donner une date. Il parle désormais de « chantier de longue haleine ».
Mais les matériels existent. Les turbines sont là. Les contrats sont signés. Le cap est fixé.
Vient le 7 juillet 2021
Puis, en juillet 2021, l’assassinat du président marque une rupture brutale. Le projet d’électrification perd son pilotage politique. Les priorités changent. Les institutions s’affaiblissent. Et le secteur énergétique entre dans une phase d’incertitude prolongée.
Dans ce contexte, les villes en dehors de Port-au-Prince deviennent les premières victimes des déséquilibres du système. Cap-Haïtien, malgré son importance stratégique, se retrouve progressivement en marge du réseau national.
Les conséquences sont visibles au quotidien. Les petites entreprises fonctionnent au ralenti. Les ménages s’adaptent comme ils peuvent. L’électricité publique laisse place à une multitude de solutions privées.
Dans toute la ville, les générateurs ronronnent. Les panneaux solaires apparaissent sur certains toits. Des systèmes improvisés permettent de redistribuer de l’énergie à l’échelle de quelques maisons ou d’un quartier.
Quarante ans sans investir
Pour comprendre ce désastre dans toute sa profondeur, il faut remonter plus loin encore.
L’EDH a été créée en 1971. Cinquante-cinq ans plus tard, le directeur administratif de l’entreprise lui-même, Jose Joachin Davilmar, l’admet dans une interview accordée à AyiboPost en octobre 2024.
« Aucun investissement nécessaire au développement du secteur de l’énergie n’a été fait par l’État haïtien depuis plus de 40 ans. »
Quarante ans. Sans un seul investissement structurant.
La dernière rénovation majeure du réseau remonte au début des années 1980. Les centrales fonctionnent avec des équipements hors d’âge, régulièrement en panne, abandonnés quand les pièces de rechange sont introuvables. L’EDH perd plus de 75 % de son électricité entre la production et le consommateur final, pertes techniques dues au réseau vétuste, pertes commerciales dues au vol et au non-paiement.
Les institutions publiques elles-mêmes doivent 15 milliards de gourdes à l’EDH. Les municipalités doivent plus de 30 millions de dollars pour l’éclairage public. Et refusent catégoriquement d’installer les compteurs prépayés qui permettraient de régulariser la situation.
L’EDH encaisse 50 millions de dollars de recettes par an. Il lui en faudrait quatre fois plus pour fonctionner normalement.
« Cap-Haïtien, ma ville d’origine, n’est pas alimenté. Et ce n’est pas seulement un problème de production. Il y a également un problème de réseau. Lors des tensions politiques, des gens ont coupé les câbles pour les revendre et brisé les compteurs. »
« Cap-Haïtien, ma ville d’origine, n’est pas alimenté. Et ce n’est pas seulement un problème de production. Il y a également un problème de réseau. Lors des tensions politiques, des gens ont coupé les câbles pour les revendre et brisé les compteurs. »
Jose Joachin Davilmar, directeur administratif de l’EDH, AyiboPost, octobre 2024
Jose Joachin Davilmar, directeur administratif de l’EDH, AyiboPost, octobre 2024
Désormais, au fil du temps, une économie parallèle de l’énergie s’installe. Elle comble le vide laissé par l’État, sans pour autant offrir une solution durable. Elle révèle surtout l’ampleur de la demande.
Car malgré tout, Cap-Haïtien continue de fonctionner. La ville n’est pas à l’arrêt. Elle s’organise autrement. Mais cette résilience masque une réalité plus profonde : sans électricité stable, le développement reste limité.
Le paradoxe est frappant. Le Nord est régulièrement présenté comme un moteur potentiel pour l’économie haïtienne. Pourtant, il fonctionne sans l’un de ses piliers essentiels.
Cette situation met en lumière une opportunité. Là où le service public est défaillant, un marché existe déjà. La demande est constante. Les habitants paient déjà pour accéder à l’énergie, souvent à un coût élevé.
Dans ce contexte, le secteur énergétique apparaît comme l’un des rares domaines où les besoins sont clairs, immédiats et mesurables. Le défi n’est plus seulement de produire de l’électricité, mais de structurer un système capable de la distribuer efficacement.
Cap-Haïtien n’est pas plongé dans le noir par accident. La ville est le résultat d’un enchaînement : promesse politique, contraintes structurelles, rupture institutionnelle.
Et aujourd’hui encore, la lumière reste suspendue à une question plus large : celle de la capacité de l’État à reprendre en main un secteur stratégique.
La lumière existe. Elle vient d’ailleurs
Il y a pourtant une lueur et Password Agency News tient à la mentionner clairement.
Ce qui fonctionne déjà au Cap-Haïtien : En décembre 2024, la Banque mondiale a achevé l’installation de systèmes solaires photovoltaïques avec batteries de stockage dans cinq grands hôpitaux haïtiens, dont l’hôpital Justinien au Cap-Haïtien. L’hôpital couvre désormais entre 60 et 80 % de ses besoins énergétiques grâce au solaire. « Depuis près de dix ans, la ville du Cap-Haïtien peine à s’approvisionner en énergie via le réseau national. Pour faire fonctionner l’hôpital, nous avions l’habitude de compter sur des générateurs alimentés au diesel », a expliqué le Dr Turenne Calil, directeur de l’établissement. En octobre 2024, la Banque mondiale a approuvé 20 millions de dollars supplémentaires pour déployer des miniréseaux solaires dans les zones non desservies.
Le potentiel est documenté. Le Bureau des Mines et de l’Énergie d’Haïti recense une irradiation solaire de 5 à 8 kilowattheures par mètre carré par jour, un des meilleurs gisements de la Caraïbe. Une étude de 2008 a identifié le Cap-Haïtien comme l’un des trois sites les plus prometteurs du pays pour l’énergie éolienne. Des investisseurs privés commencent à s’installer, proposant des micro-réseaux hybrides solaire-diesel directement aux ménages et aux entreprises, contournant totalement une EDH devenue fantôme.
La technologie existe. Le marché existe. L’argent, les Capois le dépensent déjà mais au mauvais acteur, de façon inefficace, polluante et coûteuse. Quelqu’un d’intelligent et de bien capitalisé pourrait s’installer au Cap-Haïtien aujourd’hui et vendre de l’électricité propre à des milliers de foyers et d’entreprises qui n’attendent que ça.