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Cap-Haïtien barricadé, FGDCT détourné : comment l’État central affame ses propres villes
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Cap-Haïtien barricadé, FGDCT détourné : comment l’État central affame ses propres villes

Les barricades et les pneus enflammés exposent une colère plus profonde contre l’abandon des infrastructures locales et les fonds communaux retenus par l’État central.

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01/05/2026 • 7 min de lecture
Des manifestants se rassemblent près d’un véhicule blindé de la Police nationale d’Haïti alors que de la fumée noire s’élève d’une barricade enflammée à Cap-Haïtien. Photo courtesy of Password Agency News
Des manifestants se rassemblent près d’un véhicule blindé de la Police nationale d’Haïti alors que de la fumée noire s’élève d’une barricade enflammée à Cap-Haïtien. Photo courtesy of Password Agency News
Résumé de l'article

Depuis trente ans, la Constitution haïtienne promet la décentralisation. Depuis trente ans, elle reste lettre morte. Un fonds créé en 1996 pour financer les communes est capturé par Port-au-Prince, ses taxes perçues mais non reversées, ses milliards détournés selon des experts. Pendant ce temps, Cap-Haïtien se noie dans ses propres canaux. Et trois ministres arrivent en hélicoptère pour promettre ce que l'État aurait dû faire depuis des décennies.

Depuis le 27 avril 2026, Cap-Haïtien gronde. Des pluies continues ont tout révélé d’un coup : des canaux non curés depuis des années, des ravines transformées en dépotoirs, des routes qui s’effondrent sous l’effet conjugué de l’eau et de l’absence d’entretien.

Le lundi 27 avril, les premières mobilisations éclatent. Le mercredi 29 avril, elles ont pris une ampleur considérable. Des barricades sont érigées sur les deux plus grands axes. Les écoles de l’entrée sud ferment. Les activités économiques ralentissent brutalement. Le tronçon Barrière Bouteille Mombin Lataille, déjà meurtri par les eaux stagnantes et les amas d’ordures, est rendu quasi impraticable.

La réponse est simple. Et accablante.

Cap-Haïtien n’a pas les moyens d’entretenir sa ville. Pas parce qu’il n’existe pas de fonds pour cela. Mais parce que ce fonds : le FGDCT  est capturé, détourné, retenu par l’État central depuis sa création en 1996.

1996   : la promesse d’un fonds

Le 18 juillet 1996, l’État haïtien promulgue la loi sur le Fonds de gestion et de développement des collectivités territoriales : le FGDCT. L’objectif est clair : créer une source de financement autonome et pérenne pour les communes et sections communales, alimentée par une série de taxes prélevées directement sur les usagers.

La liste des contributions est longue. Taxes sur les cigarettes, les primes d’assurances, l’immatriculation des véhicules, les jeux de hasard, les billets d’avion, les appels téléphoniques, les bordereaux de douane, une fraction des salaires. 

Autrement dit : à chaque fois qu’un Haïtien fume une cigarette, prend l’avion, immatricule son véhicule ou téléphone, une fraction de son argent est censée aller directement aux collectivités territoriales.

La loi prévoit que le FGDCT soit distribué par le Conseil interdépartemental. Mais ce conseil n’a jamais été constitué. C’est donc le ministère de l’Intérieur qui gère le fonds  et qui le retient. En 2019-2020, le FGDCT représente 1,6 % des dépenses de l’État, soit 277 gourdes par habitant et par an. Les montants budgétés pour 2019-2020 n’avaient toujours pas été versés aux communes au 5 mars 2021, selon la Fédération nationale des maires d’Haïti.

Entre l’exercice 2015-2016 et 2017-2018, l’État haïtien a perçu, rien que sur ces deux exercices, plus de 3,8 milliards de gourdes au titre du FGDCT. Des milliards qui auraient dû atterrir dans les caisses des communes pour curer les canaux, refaire les routes, entretenir les ravines.

Ils ne sont pas arrivés.

La Constitution de 1987 : une promesse de trente-neuf ans

La décentralisation n’est pas une idée nouvelle en Haïti. Elle est inscrite dans la Constitution depuis 1987. Trente-neuf ans. Le pays a eu le temps de construire plusieurs générations d’élus locaux, de voter des lois de décentralisation, de créer des institutions : le MICT, les CASEC, les assemblées de section communale, les conseils départementaux.

L’État central n’a jamais réellement consenti à transférer le contrôle des ressources financières aux collectivités territoriales, pourtant en première ligne face aux besoins des populations. En maintenant une tutelle financière étroite sur les communes et les sections communales, le ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales (MICT) entretient une dépendance structurelle des élus locaux vis-à-vis de l’administration centrale.

Ce modèle, profondément ancré dans le fonctionnement institutionnel haïtien, produit des effets visibles dans les villes : infrastructures dégradées, insalubrité persistante, incapacité à répondre aux défis urbains contemporains.

Comme le résume Anténor Denoil, président de la Fédération nationale des maires d’Haïti (FENAMH) :

« Le processus démocratique ne peut progresser lorsque le pouvoir central s’arroge toutes les décisions, au détriment des prérogatives des collectivités locales. » (janvier 2026)

Les lois fiscales, ajoute-t-il, sont démodées. Elles ne permettent pas aux municipalités d’élargir leur assiette fiscale. Il y a beaucoup de ressources fiscales inexploitées. Et même les ressources existantes le FGDCT ne leur parviennent pas.

Un constat sans action réelle 

Le 20 janvier 2026, à l’hôtel Montana de Port-au-Prince, le ministre de l’Intérieur Paul Antoine Bien-Aimé participe à un atelier sur le financement des collectivités territoriales. Et il a déclaré 

« Près de 90 % des communes et 100 % des sections communales dépendent exclusivement des allocations du FGDCT. Les fonds alloués aux projets locaux représentent moins de 1 % du PIB. Les recettes locales, dont plus de 80 % sont collectées au niveau de la région métropolitaine, font moins de 1 % des recettes publiques. »

Il va plus loin. Il reconnaît que la gestion du FGDCT par son propre ministère au lieu des collectivités territoriales elles-mêmes, comme la loi le prévoit est un désordre qu’il faut cesser. « Il est temps que le ministère de l’Intérieur cesse d’être le gestionnaire de ce fonds », déclare-t-il.

Cent jours plus tard, ce même ministre débarque en hélicoptère au Cap-Haïtien pour promettre le curage des canaux.

Sans avoir rien changé entre les deux.

Par ailleurs, Xavier Michon, représentant résident du PNUD en Haïti, était présent à l’atelier de janvier 2026. Son intervention est une confirmation internationale du diagnostic.

« Haïti consacre moins de 2 % de son budget au financement des collectivités territoriales, alors que les standards internationaux recommandent un minimum de 5 % à 7 %. Cette disparité explique pourquoi tant de compétences sont transférées sans que les collectivités disposent des ressources nécessaires pour assumer leurs responsabilités. »

La Banque mondiale va dans le même sens. Dans son dernier rapport sur les villes haïtiennes, elle identifie le sous-financement des communes comme le principal obstacle à la décentralisation. « Seul 0,6 % du produit intérieur brut du pays est actuellement dépensé au niveau communal, et les recettes municipales totales ne représentent que 1,7 % des recettes globales », constate-t-elle.

Et le PNUD d’ajouter une donnée qui devrait changer la façon dont on pense le développement local : dans plusieurs pays, 60 % des investissements publics en développement humain sont mis en œuvre au niveau local. C’est précisément à ce niveau que s’expriment directement les besoins de la population ainsi que les capacités d’initiative et de transformation sociale et économique.

Haïti fait le contraire. Elle centralise les ressources. Elle décentralise les problèmes.

Cap-Haïtien : une ville qui grandit sans État

Dans ce contexte national, la situation du Cap-Haïtien est particulièrement criante. La ville grandit. Semaine après semaine, elle absorbe de nouvelles populations fuyant l’insécurité de Port-au-Prince, de l’Artibonite, du Centre. De nouveaux quartiers surgissent. De nouvelles constructions dans les zones à risques, de nouveaux canaux informels se creusent, non entretenus.

Et la mairie regarde tout cela avec les mêmes moyens dérisoires qu’avant. Ou moins.

Il ne s’agit pas d’une mairie incompétente, mais d’une administration structurellement asphyxiée. Les directions départementales des ministères installées au Cap-Haïtien font face aux mêmes limites : des institutions présentes sur le papier, des bureaux identifiés, mais une capacité d’action fortement réduite, faute de ressources financières, de personnel qualifié et d’équipements adaptés.

Un État qui perd ses villes une par une

Ce qui se passe au Cap-Haïtien n’est pas un cas isolé, mais un véritable signal d’alerte. Les mêmes fragilités se retrouvent ailleurs dans le pays : un sous-financement chronique des collectivités territoriales, une centralisation excessive des décisions et des ressources, ainsi qu’une absence persistante de planification structurée du développement.

Le pays est en train de vivre une fragmentation territoriale silencieuse. Port-au-Prince a perdu plusieurs quartiers aux gangs. Les villes de province : Gonaïves, Saint-Marc, Les Cayes, Jérémie  sont sous-administrées, sous-financées, abandonnées. Cap-Haïtien, le plus stable et le plus prometteur de ces territoires, commence à son tour à exprimer une colère que l’État ne peut plus contenir par des délégations ministérielles.

La loi sur la décentralisation financière de 1987 est restée lettre morte. Le FGDCT créé en 1996 n’a jamais réellement fonctionné au bénéfice des communes. Trente ans de promesses constitutionnelles, trente ans de détournements documentés, trente ans d’un État central qui préfère gérer la misère des provinces depuis Port-au-Prince plutôt que de leur donner les moyens de s’en sortir.

Le constat est désormais visible pour tous : des conteneurs dressés en barricades sur les routes du Cap-Haïtien, des ministres qui arrivent en hélicoptère face à l’urgence, et une population qui, cette fois, fait clairement comprendre qu’elle ne veut plus des réponses ponctuelles ni des « mille gourdes », mais des solutions durables.

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