Le département du nord n’y est pas décrit comme un territoire entièrement contrôlé par les gangs dans le rapport des experts de l’ONU. Les images de quartiers assiégés et de populations fuyant sous les balles renvoient surtout à l’Ouest et à l’Artibonite.
Mais derrière cette différence se dessine une réalité préoccupante : les réseaux criminels ont déjà trouvé dans le Nord des routes, des infrastructures et des faiblesses institutionnelles qu’ils peuvent exploiter.
Les experts de l’ONU se sont rendus à Cap-Haïtien au cours de leurs missions d’enquête. Ils y ont rencontré des représentants de l’État, de la police, des douanes, du secteur privé et de la société civile. De ces rencontres, de documents et de témoignages recoupés émerge le portrait d’un département confronté à une menace qui ne s’arrête plus à ses limites géographiques.
Le rapport final, soumis en application de la résolution 2794 du Conseil de sécurité, couvre principalement la période allant d’octobre 2025 à juillet 2026.
Spoliation foncière et poste de contrôle illégal à Limonade
Selon les experts de l’ONU, des gangs locaux, dont certains seraient liés à la coalition criminelle Viv Ansanm, sont impliqués dans des opérations de spoliation foncière dans le département du Nord.
Le rapport associe également certains agents de la Brigade de surveillance des aires protégées, la BSAP, placés sous la direction d’Alex Jean-Pierre, à ces pratiques.
Dans ce type d’opération, la violence ne se mesure pas seulement au nombre de coups de feu. Elle se traduit aussi par la perte d’un terrain, d’une maison ou d’un héritage familial. La présence d’acteurs armés donne aux conflits fonciers une dimension encore plus inquiétante, particulièrement dans une région où la terre représente souvent l’essentiel du patrimoine d’une famille.
Le document signale aussi l’installation, par des agents de la BSAP, d’un poste de contrôle illégal à Bois-de-Lance, dans la commune de Limonade. Des frais de passage y auraient été imposés aux usagers de la route.
Cette pratique montre comment certains acteurs armés profitent de la faiblesse de la présence de l’État pour exercer une autorité parallèle et tirer des revenus de la circulation des personnes et des marchandises.
Des pistolets et des milliers de cartouches dans les conteneurs
Au terminal du Cap-Haïtien, les découvertes rapportées par les experts sont tout aussi préoccupantes.
Entre le 29 décembre 2025 et le 26 janvier 2026, quatre saisies ont été réalisées dans des conteneurs maritimes en provenance des États-Unis. À l’intérieur : des pistolets, des fusils, des chargeurs et des milliers de cartouches.
En additionnant les données présentées dans l’annexe du rapport, Password Agency News a recensé au moins 17 armes à feu, dont 14 pistolets et trois fusils semi-automatiques, 13 270 cartouches de différents calibres et 30 chargeurs.
Ces objets n’étaient pas abandonnés au hasard. Ils avaient traversé la mer, enfermés dans des cargaisons commerciales, avec l’espoir d’échapper au contrôle des autorités.
Le rapport met notamment en lumière le cas de Clément Mary Junior Thelusma, ressortissant haïtiano-américain arrêté au Cap-Haïtien le 29 décembre 2025. Les enquêteurs affirment qu’il achetait régulièrement des armes aux États-Unis, les expédiait en petites quantités vers Haïti, puis se rendait au Cap-Haïtien pour les récupérer.
Deux de ses passeports haïtiens expirés auraient été retrouvés dans l’une des cargaisons interceptées.
Lors de son interrogatoire, Clément Thelusma aurait déclaré qu’il vendait à différents acheteurs, notamment à la Coalition Jean Denis, un regroupement de groupes d’autodéfense opérant dans le Bas-Artibonite.
L’affaire montre que les armes débarquant au Cap-Haïtien ne sont pas nécessairement destinées à rester dans le Nord. Une fois sorties du terminal, elles peuvent reprendre la route et alimenter des acteurs armés dans d’autres départements.
Clément Thelusma a été extradé vers les États-Unis en avril 2026. Il y a été inculpé avec un complice soupçonné d’avoir acheté des armes pour son compte.
Plus d’une tonne de cocaïne dans un conteneur parti du Cap-Haïtien
Le port de Cap-Haïtien apparaît également dans un important dossier de trafic international de cocaïne.
Le 14 juillet 2025, un conteneur a été expédié depuis Cap-Haïtien avant d’être transbordé à Kingston, en Jamaïque. Il est arrivé au port d’Anvers, en Belgique, le 22 août 2025.
Les autorités belges ont découvert à l’intérieur 1 156,42 kilogrammes de cocaïne, répartis en 1 000 paquets.
La drogue avait été dissimulée selon la méthode dite du « rip-off ». Cette technique consiste à introduire des substances illicites dans une cargaison commerciale légitime, parfois à l’insu de l’expéditeur ou du destinataire, avant de les récupérer à une autre étape du transport.
Les autorités jamaïcaines ont estimé qu’il était peu probable que le conteneur ait été contaminé pendant son passage à Kingston, notamment en raison des mesures de sécurité appliquées dans ce port.
Le rapport ne détermine toutefois pas avec précision le lieu où la cocaïne a été introduite dans le conteneur ni l’identité des responsables. Il n’attribue aucune responsabilité directe à une entreprise exportatrice ou à un responsable du port de Cap-Haïtien.
Les experts constatent néanmoins que des trafiquants utilisent les circuits légitimes d’exportation du cacao haïtien pour acheminer de la drogue vers l’Europe.
Le commerce des civelles sous le contrôle présumé d’un réseau organisé
Un autre chapitre du rapport concerne le commerce des civelles, de jeunes anguilles aussi appelées « zangi » ou « tizangi » en créole.
Il s’agit d’une ressource particulièrement lucrative. Selon les experts, un kilogramme de civelles se vend entre 3 000 et 5 000 dollars sur le marché international, alors que les pêcheurs haïtiens recevraient seulement entre 0,34 et 1,70 dollar le kilogramme.
Le Groupe d’experts décrit ce secteur comme peu réglementé, opaque et exposé à la corruption. Il présente Moïse Jean-Charles, ancien sénateur du Nord et secrétaire général du parti Pitit Dessalines, comme le principal bénéficiaire effectif de ce commerce.
Selon les conclusions du rapport, son réseau exercerait une influence sur le bureau chargé de délivrer les permis d’exportation. Il aurait également une influence sur certains responsables du ministère de l’Agriculture et sur des agents douaniers chargés de contrôler les exportations.
Les experts affirment que des pressions auraient été exercées sur certains douaniers afin de faciliter des pratiques de fraude fiscale. Ceux qui refusaient de collaborer ou d’accepter des pots-de-vin auraient été exposés à des mutations ou à d’autres formes de représailles.
Pendant la saison de pêche 2024-2025, la suspension des vols entre Port-au-Prince et les États-Unis aurait empêché le réseau d’exporter les civelles par les voies habituelles. Un réseau installé dans le Nord aurait alors été mobilisé pour acheminer la marchandise à l’aide d’embarcations privées appartenant notamment à des ressortissants dominicains.
Ces accusations sont les conclusions du Groupe d’experts et ne constituent pas une condamnation judiciaire. Le rapport ne fait état d’aucune réponse de Moïse Jean-Charles aux allégations formulées à son encontre.
Un projet d’attaque contre l’aéroport du Cap-Haïtien
Le nom du Cap-Haïtien apparaît encore dans un autre passage du rapport.
Les experts affirment que l’ancien sénateur des Nippes Nenel Cassy aurait cherché à semer le chaos dans le pays en planifiant des attaques armées contre les infrastructures aéroportuaires de Port-au-Prince, des Cayes et du Cap-Haïtien.
Le Groupe d’experts indique avoir offert à Nenel Cassy la possibilité de répondre à ses conclusions, mais n’avait reçu aucune réponse au moment de la rédaction du rapport.
Pris séparément, ces dossiers concernent des activités différentes : occupation illégale de terres, extorsion routière, trafic d’armes, contrebande de ressources naturelles et trafic de drogue.
Le Nord n’est pas tombé, mais il est exposé
Le rapport de l’ONU ne raconte pas la prise du Nord par les gangs. Il raconte quelque chose de plus discret : la manière dont une criminalité organisée peut s’insérer dans les activités ordinaires d’une région.
Elle s’installe sur une route, dans un conflit foncier, au fond d’un conteneur, autour d’un permis d’exportation ou dans les circuits d’une ressource naturelle extrêmement lucrative.
Elle relie Cap-Haïtien à la Floride, l’Artibonite, la République dominicaine, la Jamaïque et la Belgique.
Le Nord demeure relativement épargné par les grandes offensives armées qui ont dévasté d’autres départements. Mais il ne peut plus se considérer à l’abri. La menace décrite par les experts est moins spectaculaire, parfois silencieuse, mais déjà structurée.
Elle possède des contacts, des moyens de transport, des routes commerciales et des relais au-delà des frontières.